Le rapport Attali
Par Eric, jeudi 24 janvier 2008 à 02:19 :: General :: #5 :: rss
C'est le sujet du jour, un rapport a été publié aujourd'hui afin de permettre de donner à la France "le point de croissance qui lui manque".
Bon, passons rapidement sur les mesures proposées. Personne ne pourrait publier plusieurs centaines de propositions et se tromper systématiquement à chaque fois. Ne serait-ce que statistiquement, il y a forcément des propositions qui ne sont pas intrinsèquement mauvaises et si certaines, telle la suppression du principe de précaution, confinent à la caricature, il faudrait être d'une relative mauvaise foi pour s'imaginer que chacune d'entre elle soit à rejeter en totalité. Mais le souci, comme souvent n'est pas là.
Le problème, c'est l'idée maîtresse de ce rapport. C'est, encore une fois, la course à la croissance perpétuelle.
L'idée de relancer l'économie est bien sur louable. Comme tout un chacun, je rêve d'un monde ou chacun aurait un emploi lui permettant de subvenir à ses besoins. Malheureusement, ce travail repose sur des fondations pourries. Tout comme en mathématiques, ou les théories et les modèles reposent sur des postulats et des axiomes sans lesquels le reste n'a pas de sens, tout le travail fourni par cette commission repose sur une hypothèse si communément admise que personne ou presque ne prend plus la peine de la discuter : celle de la croissance perpétuelle.
Ces économistes et ces "experts" admettent, sans forcément le formuler ainsi, que la croissance est un phénomène naturel qui n'a aucune raison de s'arrêter. En ce qui les concerne, la population, la pollution, le produit intérieur brut, la production de matières premières, le nombre de voitures, la production agricole, le nombre de touristes, le transport aérien, tout cela, toutes ces quantités et bien plus encore représentant ce que l'on désigne par "l'économie", tout cela donc doit, peut, et va continuer à croitre, encore et encore, de toute éternité, sans que rien ni personne ne puisse jamais y mettre un terme. Sans contrainte ni limite d'aucune sorte. Et, si l'on n'y arrive pas, c'est forcément que l'on a mal essayé. Quand à ceux qui tenteraient timidement de remettre en cause ce dogme en rappelant qu'une croissance infinie est difficilement compatible avec un monde fini, ce sont forcément soit de doux rêveurs d'écolos qui n'ont rien compris au monde réel (allez dire ça aux habitants de Naples qui n'arrivent plus à évacuer leurs déchets...), soit des crétins de malthusiens car, tout le monde le sait bien sur, Malthus avait tord (allez dire ça aux habitants du Darfour...)...
Ne vous y trompez pas. Parler d'une croissance de l'économie de, disons, deux pourcents, peut sembler faible. Mais si l'on comprend qu'il s'agit en fait d'une croissance exponentielle, le point de vue change du tout au tout. Une croissance exponentielle n'a rien de "faible". C'est même la croissance la plus rapide réalisable en pratique, à l'exception bien sur d'une croissance exponentielle à la période de doublement plus courte. Et quand une société souffre non pas parce qu'elle ne croit plus, mais que, bien que croissant exponentiellement, elle ne croit pas assez vite pour compenser ses coûts et ses dépenses, il est temps de se poser des questions bien plus sérieuses que de se demander comment arracher un point de croissances à nos voisins (car, étant donné qu'il s'agit d'un jeu à somme nulle, la croissance de l'un se fait nécessairement aux dépends d'un autre...)
Bref. Parler de réformer la façon dont les prix sont négociés entre les grandes surfaces et leurs fournisseurs part sans doute d'un bon sentiment, mais cela ne sera pas d'une très grande utilité pour lutter contre la baisse de la production agricole causée par la raréfaction des ressources fossiles, et par l'utilisation croissante de la production restante en agrocarburants. Libéraliser les règles concernant les taxis par peut-être d'un objectif louable, mais cela risque de se révéler peu adapté à la raréfaction du pétrole. En d'autres termes, ce rapport semble sans doute d'une éblouissante modernité pour ses concepteurs mais, en ce qui me concerne, elle appartient en fait à un passé déjà révolu. Un passé ou la population faible et les ressources fossiles abondantes permettaient d'espérer aboutir à plusieurs générations ininterrompues de croissance.
Cette époque a certes existé, mais elle est révolue. Il nous reste peut-être encore une faible marge de croissance mais il est temps pour ceux qui se baptisent "économistes" de grandir un peu et de cesser de s'imaginer un retour à un hypothétique âge d'or. Les trentes glorieuses sont loin derrière nous, et elles ne reviendront pas. Les ressources fossiles se font rare, l'énergie se fait rare et chère et, dans ce contexte, la solution ne consiste certainement pas à tenter de continuer à croître et à grandir indéfiniment en consommant pour ce faire de plus en plus vite le peu qu'il nous reste mais d'être enfin un peu réaliste, d'apprendre à vivre en fonction des ressources que l'on a au lieu de bâtir bulle sur bulle en s'imaginant que l'on trouvera alors nécessairement à chaque fois les ressources nécessaires.
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1. Le jeudi 24 janvier 2008 à 02:19, par Eric
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